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Publié dans Vie associative
novembre 21st, 2013

Quelles pratiques d’éducation populaire pour quel engagement citoyen au XXIème siècle?

En 1904 Léon de Seilhac écrit le Manuel pratique d’économie sociale. La lecture de l’introduction de l’ouvrage nous place dans le contexte des premières années de la loi 1901.

L’auteur écrit : «  L’association pénètre de plus en plus notre vie sociale et se repend de jour en jour davantage. C’est de tous côtés, et sous toutes les formes, que naissent et se développent les associations pour la défense des intérêts professionnels, pour la construction de maisons salubres et à bon marché, pour l’amélioration de l’existence et de l’alimentation, pour la tranquillité de la vieillesse, etc. »

La famille éclatée de l'économie sociale

Dans la première moitié du XXème siècle, l’économie sociale se développe donc dans une certaine autarcie par rapport au reste de l’économie libérale préoccupée à développer l’industrie, toujours en révolution. En 1946, au sein de l’économie française, les trois secteurs traditionnels se partagent la main d’œuvre de façon équivalente : un tiers chacun. En 1975, le secteur primaire n’occupe plus que 10% des actifs, contre 39% pour le secondaire et 51% dans le tertiaire. Pendant cette période, les coopératives, les mutuelles, les syndicats et les associations prospèrent, sous le regard bienveillant d’un Etat garant de l’intérêt général. Les engagements citoyens sont alors balisés de l’usine au camping.
À partir des années 60, sous l’effet conjugué d’une fréquence accentuée des crises du capitalisme mondial et de l’accélération des révolutions technologiques, la grande famille de l’économie sociale éclate. Les acteurs qui partageaient jusqu’à présent les mêmes valeurs vont se retrouver structurellement séparés par un phénomène de centrifugation (qui perdure), transformant l’agglomérat initial, relativement imbriqué, en univers clos, distincts et spécialisés. Aux syndicats la défense de l’emploi, aux mutuelles, les assurances, les complémentaires santé et parfois même les activités financières et bancaires, les coopératives à l’agriculture et enfin aux associations toutes les questions sociales non résolues (jeunesse, santé, immigration, toxicomanie, etc).
Même si ce chiffre a un peu baissé, avec plus de 200 créations d’associations par jour en France, la liste des problèmes ne cesse toutefois de s’allonger.

Une éducation populaire malmenée

C’est dans ce contexte, à la fois de crise et d’aspiration à plus de liberté (mai 68) qu’émergent les mouvements d’éducation populaire moderne, qui globalement, véhiculent un projet dédié à l’émancipation de l’Homme de toutes ses servitudes. Cependant, depuis le début de l’ère industrielle et urbaine en France, deux philosophies de l’Homme (au travail) s’affrontent. La première souhaite améliorer son efficience générale, grâce à l’apprentissage de la maîtrise de son comportement. La seconde, cherche à l’émanciper de ses chaînes objectives, imposées par l’ordre économique dominant. Communément, les deux ont recours à l’éducation, comme mode d’approche et de transfert des compétences utiles à l’édification de leur projet respectif. Ces méthodes se rencontreront souvent dans la confrontation intellectuelle ou sociale, puisqu’elles partagent le même espace d’expérimentation, celui des temps de repos, après le travail, ou après l’école. Cette proximité avec la question de l’emploi favorisera la mise en œuvre d’objectifs centrés sur l’attitude du travailleur à son poste, maîtrisant les savoirs de base et appliquant une conduite exemplaire à la tâche. Transversalement, ces pratiques chercheront à améliorer les compétences générales et techniques des individus. Pour faire fonctionner les usines, les patrons ont besoin d’ouvriers qui savent lire, écrire et compter, ça tombe bien : les syndicats aussi. C’est cela qui fut nommé éducation populaire, étendu par la suite aux pratiques de loisirs du monde ouvrier (adultes, jeunes et enfants).
L’éducation populaire, tel qu’on l’entend jusqu’à présent, déploie ses forces sous l’impulsion combinée de l’Etat, du patronat, du monde du travail et des églises, de 1944 (fondation des CEMEA) à 1986 (privatisation de TF1)… Dans le contexte réunionnais, l’AREP (50 ans en 2013), est à ce propos un archétype résistant de la forme, puisqu’à partir des années 80, « l’éduc pop » devient impopulaire. « L’industrie culturelle » fait son entrée dans nos vies collectives grâce un ministre de la culture et de la communication qui affirme que la culture doit être populaire, du musée… au peep show. La culture supplante l’éducation populaire et la confine en un espace périphérique, aux bas des immeubles, à faire du socio-culturel, de la prévention. La jeunesse populaire qui n’aspire plus à aller travailler à l’usine, parce que maman et papa ont fait la révolution, et qu’elle a su tirer parti des conseils du centre social ou de la mission locale, escompte désormais rejoindre la cohorte naissante des intermittents du spectacle.
Il faudra attendre 1998, dans l’euphorie des « emplois jeunes », pour voir l’éducation populaire revenir sous les feux de la rampe à la Sorbonne, au cours des Rencontres pour l’avenir de l’éducation populaire. Paradoxalement, malgré un déploiement théorique des plus sérieux, ces journées d’étude ne profitèrent pas à l’éducation populaire. En 2001, dans les jardins de Matignon, Lionel Jospin signe la Charte des engagements réciproques, que lui présente la Conférence permanente des coordinations associatives (CPCA), qui regroupe l’ensemble des mouvements associatifs et qui propose au gouvernement les solutions pour sécuriser les relations entre l’Etat et les associations d’une manière générale (autrement dit, pérenniser les subventions). En 2002, le même Lionel Jospin perd tragiquement les élections présidentielles en oubliant « la jeunesse » dans ses discours, a laquelle il avait pourtant apporté beaucoup d’attention budgétaire.
C’est l’économie sociale et solidaire qui sort « gagnante » des rencontres de 1998. Soutenue par le solide réseau du médico-social, pensée par les think tank, alternativement socio-libéraux et libéraux socialistes et dévouée corps et âme à la cohésion sociale, cette innovation périphérique sera encensée des universités au sommet de l’Etat. Quinze ans plus tard, un ministère porte son nom, alors que l’éducation populaire partage celui de la vie associative, de la jeunesse et des sports. Dans la même période, la sécurisation n’a pas été au rendez-vous, beaucoup d’associations professionnelles ont disparu et celles qui restent, galèrent. L’éducation populaire officielle résiste et s’accroche au périscolaire, soutient la réforme des rythmes scolaires contre vents et marées, s’affirme indéfectiblement comme complémentaire à l’éducation nationale, peste contre l’illettrisme mais ne s’occupe que des enfants sans problème… Mais où est l’éducation populaire dans tout ça ?
Aujourd’hui, les mouvements traditionnels n’ont plus ni la force, ni les moyens, ni la volonté d’agir dans le sens politique d’une alternative populaire. Attac, fondée en 1993, s’est saisie de l’opportunité et s’est engouffrée dans ce vide laissé par les mouvements. Mais « le mouvement des mouvements », tel qu’il s’est autoproclamé, butte sur la contradiction fondamentale à laquelle sont confrontées toutes les organisations « anti-organisation » ; c’est à dire les collectifs qui s’opposent à l’institution en générale, de la Rivière des galets à Gênes, Seattle, Mumbai ou encore Porto Alégré : un engagement citoyen sans pratique. On pourrait apporter une première réponse à la question posée en titre de cet exposé, en la reformulant légèrement : quelles pratiques d’éducation populaire (d’émancipation) pour quel engagement citoyen au XXIème siècle. Réponse : aucune.

Des citoyens en quête de sens

Le drame auquel s’expose parfois volontairement l’homme de notre époque c’est de ne pas pouvoir toucher à la réalité de ses problèmes. Plus qu’économique, il s’agit-là peut-être d’une crise anthropologique majeure. Qu’est-ce qui fait l’homme, si ce n’est ses mains libérées, à partir du moment où il acquiert définitivement la posture débout sur ses pattes de derrière ? Homo faber, petit ou grand, a sans doute besoin de manipuler pour reproduire des habiletés anciennes et en produire de nouvelles. Il nous a fallu 10 millions d’années pour passer d’un cerveau de 600 cm3 à un cerveau de 1500 cm3, et grâce à nos pattes de devant. Dans un monde totalement tertiarisé (caisse électronique, internet domestique, tablettes, smartphones…) les activités de bricolage, de jardinage, de loisirs créatifs, le sport, sont devenus essentiels pour nourrir l’appétit des êtres industrieux que nous sommes. Mais que pouvons faire contre la dématérialisation du pouvoir qui s’opère sur nos vies ? Une des réponses est de se désidentifier : « anonymous ». Une autre est de se battre, jusqu’à la mort, contre ce fonds de pension inconnu qui nous prive de notre travail. On peut aussi s’indigner, philosopher, militer et malgré tout perdre 10000 adhérents d’une année à l’autre (cas du NPA) sans ne rien comprendre. On tente alors maladroitement de se justifier en montrant les contreperformances de ses voisins européens. Rassurons-nous, Alan Greenspan n’a fait pas mieux : il n’a pas vu venir la crise de 2007. Drôles de bonshommes que nous sommes, qui rêvent à la fois de devenir cyborg et de voir triompher en Europe les forces de progrès comme en Amérique du sud, tout en admirant les révolutions arabes à la télé.
Homo sapiens sapiens (albus) hésite, retarde, n’est pas sûr de ses choix. Il ne faut pas lui en vouloir : c’est un mutant. Son cœur balance entre appuyer sur un bouton ou prendre un stylo. Il est à la fois geeck et romantique. Il voudrait tout, tout de suite et en même temps pleure son passé (dann tan lontan té gayar…) et soupir sur son avenir, avant même d’avoir tenté une action autonome. Pourquoi ?
Il a la désagréable impression de ne plus disposer de son propre mode d’emploi, alors qu’autour de lui s’accumulent des machines qui démultiplient ses capacités à produire, comme jamais il n’a pu le faire dans son histoire. Et pourtant il n’est pas bien.
La chose principale qui ne va pas chez lui, c’est son rapport au travail, qui reste tout d’abord marqué de la valeur de la subordination, fondement du contrat de travail et tout contrat au sein de l’économie libérale. Ce dernier aurait d’ailleurs brulé ses dernières parts de rêves et serait rendu pas très loin de ses ultimes contradictions. Mais l’autre aspect intéressant du travail réside dans sa centralité au sein de notre civilisation mondialisée. Malgré tout ce qui peut être dit sur les fondamentalismes religieux, les cultes périclitent ou sont obligés de composer avec la modernité. Il ne reste que le travail, étalon de mesure de l’utilité d’un individu dans une communauté donnée, comme base d’appréciation de la valeur des personnes et des organisations humaines. En dehors de sa composition technique (compétences, diplômes, grades, tâches…) le travail nous renvoie, dans un contexte caractérisé par le manque de travail, aux fonctions archaïques de travail. C’est à dire l’ensemble des tâches essentielles qui doivent être accomplies pour que la communauté survive. C’est pour cela que, face à l’incompétence généralisée des organisations, nombreux sont ceux à se déclarer compétents, pas toujours avec modestie, pour faire avancer les choses et revendiquer leur chance, comme à la roulette ou au jeu de massacre, à tenter l’intenté : à improviser leur petite recette personnelle. Baton la sanz lo bout ?
Le « je sais faire » s’impose au royaume des borgnes comme une incantation susceptible de sauver même les aveugles. L’antique prudence ignorante (“La seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien”) a cédé sa place à l’arrogance d’un savoir émietté, conditionné, numériser et proliférant. La nécessité d’informer, d’accompagner, de former et de prendre son temps, s’efface devant l’urgence de vouloir profiter des opportunités du moment, qui peut nous faire matériellement progresser, mais qui mentalement nous fait régresser à l’état de société de cueilleurs et de chasseurs.

La fin de l'Histoire ?

Les mouvements d’éducation populaires n’échappent pas à cette condition nouvelle, car la concurrence, comme pour les individus, est érigée en règle absolue. Toutes tentatives de coopération échouent, parce que la compétition prime sur la recherche d’une valeur ajoutée collective. Le défi pour l’éducation populaire reste le même qu’il y a cent ans : trouver le sens pratique de l’engagement. Si son œuvre a été facilitée dans la construction des sociétés industrielles, elle devra s’accomplir désormais dans la déconstruction incessante de toutes les structures sociales, au premier rang desquelles se trouve le travail. Si nous voulons interroger nos pratiques d’éducation populaire dans nos engagements d’aujourd’hui, nous devons d’abord régler la question de notre rapport au travail. Mérite-t-il autant qu’hier la place centrale que nous lui accordons aujourd’hui ? Si oui, pourquoi ceux qui n’en disposent pas de façon permanente sont-ils si nombreux ? Si non, pourrait-on lui attribuer une autre place et sous quelles conditions ? Ou encore, nos milieux sont-ils faits pour le travail (bénévolat) ? De quel travail devons-nous parler en matière d’éducation populaire ? Dans quelle mesure l’occupation salariée pourrait–elle devenir une activité autonome, plus que subordonnée, dans une société où le besoin en travail décroît ?
Quelles pratiques éducatives pouvons-nous encore apprendre de l’usine, de la Résistance, du foyer des jeunes, du camp scout, de l’église, du chantier d’insertion, du quartier, et pour quelles perspectives de progrès ? Demain, de quoi est-il fait ? La question générale est donc une question de méthode et non pas de finalité, car le travail n’est plus que jamais une compétence de travailleur. Mais dans sa solitude, que pourrait-il bien en faire ? Où trouver un plan de routes actualisé, balisé, organisé pour le soutenir dans la mise en œuvre de ses projets ?
Paradoxalement, dans la civilisation qui a donné naissance aux Ecritures, rien n’est plus écrit d’avance. L’Homme géolocalisé avance sans boussole, sans carte, sans guide, sans chemin, sans destin, sans finalité. Est-il possible de concevoir un projet pour l’humanité sans finalité ?
Il va falloir sans doute mettre à jour notre logiciel système et bon nombre d’applications qui vont avec. Mais lequel choisir ?

La solution est ici.

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