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Publié dans Culture
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septembre 16th, 2019

Toujours dans la Lune…

21 juillet 1969. À dix-sept mois j’étais déjà bien loin de mon premier pas sur terre et capable aussi de lever la tête pour regarder le ciel. Je pense que la Lune m’intriguait déjà. Je l’observais souvent la nuit et quand elle était pleine, j’avais l’impression de voir la tête d’un vieux monsieur avec des gros yeux et une grosse moustache, façon Pringles. Mais j’ai dû attendre mes trois ans pour entreprendre mes voyages imaginaires avec Apollo.

Commissions en trois voyages

Ma mère m’envoyait régulièrement chercher des commissions à la boutique du coin avec une petite liste. La commerçante et son époux s’arrangeaient toujours pour que mon petit panier ne soit pas trop lourd. Ainsi, je faisais le bazar d’urgence en plusieurs voyages : trois têtes d’oignons, suivis de cinq tomates et enfin une boîte de sardines et des allumettes. À chacune des expéditions, je m’arrêtais devant la vitrine des jouets pour admirer Apollo exposé sur sa boîte d’emballage. Un jour, le commerçant eut l’idée de sortir la capsule, juste pour que je puisse mieux voir. Les grosses piles n’y étaient pas installées. Il m’expliquait qu’avec les piles c’était encore plus beau. Il y avait les lumières et le son. Sitôt rentré à la case, je réclamai l’Apollo à ma mère avec l’insistance d’un petit garçon méritant. Comme toujours, je fus comblé. Elle s’était sans doute arrangée pour payer en plusieurs fois.

La partie de capsules

Le commerçant n’avait pas perdu entièrement son article, parce que le soir, pour notre partie de capsules dans sa salle à manger, je ramenais Apollo avec moi. Il pouvait avancer tout droit ou se mettre en orbite autour de n’importe quoi. On l’arrêtait assez vite car ses lumières et son bruit étaient assez insupportables pour les grandes personnes. Le prétexte était qu’il fallait économiser les piles. Le silence revenu et mon vaisseau posé, je pouvais poursuivre ma partie de capsules. L’index armé sur un bouchon de Coca-Cola, je n’avais pas besoin de viser, je profitais de la “gravitation universelle”. Car tous les soirs, “Marie”, la fille des commerçants, démêlait ses longs cheveux devant l’écran de la télévision noir et blanc que personne ne regardait vraiment. Elle devait sans doute me prendre dans ses bras après. Je devais sans doute aussi récolter sur la tête quelques uns de ses baisers. Les images ne sont plus très nettes, mais je me souviens encore de cette forte attraction que je ressentais en sa présence.

Un rituel lunaire

J’ai compris bien plus tard que la Lune ne pouvait pas être un vieux monsieur, avec de gros yeux et une grosse moustache. Mais que d’une certaine façon le soir venu, la Lune habitait nos maisons et qu’elle pouvait nous prendre dans ses bras pour nous réchauffer le cœur et que, si nous le voulions, elle était aussi capable de propulser notre imaginaire dans un espace sans limite, comme savent le faire les grands-mères.

Depuis, quand il m’arrive de la surprendre, le soir où sa toilette terminée elle se présente à nouveau au monde, j’encapsule de mes mains son petit croissant lumineux dans l’orbite de mes yeux pour l’emmener dans la maison et “réalimenter” ainsi le foyer familial. Un baiser partagé, autour de la première ampoule allumée, clôture ce petit rituel qui nous été transmis par ma grand-mère Litimi (Lakshmi).

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