Existe-t-il une pensée associative ?

Au milieu des années 70 en France, les auteurs de la revue Echanges et projets signent un article intitulé « Pour un nouveau pouvoir de l’association ». Ce texte ne se contente pas seulement de fixer un cadre philosophique pertinent pour la pensée au sein des mouvements de l’époque, mais il va aussi proposer un ensemble de mesures concrètes susceptibles d’éclairer les attentes d’une société devenue industrielle et urbaine, mais en quête d’équilibre.

Ces préconisations n’aboutiront qu’en 2001, au moment de la célébration du centenaire de la loi 1901 par la signature de la charte des engagements réciproques entre l’Etat et les associations.Dix ans plus tard, l’espace politique est toujours « envahi par des problématiques sociales » ou les catégories sociales défendent leurs intérêts privés. L’association loi 1901 est devenue au fil du temps le porte-drapeau de toutes les revendications qui ne pouvaient être portées directement dans le cadre des institutions politiques, économiques ou sociales. Un nombre élevé de citoyens s’est approprié cet espace de confrontation et de délibération pour faire, au sens d’Hannah Arendt, de l’action politique en s’extrayant du confort de leur vie privée pour exposer et confronter un projet au reste de la société.La philosophe estimait, dans le contexte de la société américaine des années cinquante, que c’était ce que nous pouvions souhaiter de mieux à un individu moderne autrement condamné qu’à travailler et à consommer. « Les relations politiques, la sphère de l’action, permettent aux hommes de se rencontrer et de faire l’expérience de leur diversité. Leurs libertés, au lieu de s’affronter, peuvent se combiner ou s’associer avec pour but, d’un côté de participer à des affaires publiques, et de l’autre, de créer des institutions qui garantissent la liberté ».L’action collective permet de rompre avec les évidences, ce qui pourrait ressembler parfois à la fatalité, de sortir des impasses politiques, économiques ou sociales. « Le pouvoir de l’action, c’est celui – spécifiquement humain – de faire des commencements, de créer des situations nouvelles, afin de ne pas vivre sur le mode d’une nécessité naturelle ». Cette capacité à user de la liberté est aussi générateur de pouvoir. Tout d’abord à travers l’espace de parole qui se créer, ensuite par les opportunités de projets que représentent la réunion de plusieurs volontés autour d’un enjeu partagé, enfin la capacité collective résultant de la combinaison de multiples moyens individuels.Cette vision de la liberté de l’action politique de la part de l’homme moderne, Hannah Arendt le percevait il y a cinquante ans, idéalement décentré de la valeur travail mais aussi de la recherche de l’utilité fondée sur les principes libéraux de l’action. L’expérience nous prouve aujourd’hui que le lien avec le travail est loin d’être rompu. La « société sans travailleurs » est loin d’être une réalité. Par ailleurs, l’usage de la liberté, même sous sa forme collective et désintéressée, ne s’est pas affranchi de l’utilité.Les associations se sont adaptées à la prégnance de la société marchande libérale en construisant des modèles alternatifs qui sont, soit dépendants du système productif, soit détachés, au moins dans leur dimension critique.Par ailleurs, le bénévole est « celui qui s’engage librement pour mener une action non salariée en direction d’autrui, en dehors de son temps professionnel et familial. » L’engagement dans la durée permet à terme d’accéder, en raison des responsabilités que cela recouvre, à un certain espace de pouvoir, de confrontation et de délibération. L’action associative est à ce niveau entendue comme pouvoir politique dans sa capacité à produire de la norme, comme l’a énoncé au XIXème siècle Emile Durkheim. Pour s’en convaincre aujourd’hui, il suffit de prendre en exemple l’organisation hiérarchique et réglementaire du monde sportif : les clubs adhérant aux ligues, ces dernières aux fédérations, ainsi de suite, de l’équipement de quartier aux compétitions internationales.La norme associative est dite « naturelle » parce qu’elle procède des contraintes déterminées par un collectif légitimement institué et qu’elles sont respectées par ce même collectif au sein de l’organisation associative. Pour le fondateur de la sociologie moderne, « la raison humaine est un produit de la vie collective ». Le « fait social » est la norme qui s’impose à l’individu comme mode de représentation et de comportement auquel sa conduite doit être soumise. Cette coercition n’a pas besoin de la force pour être respectée, sinon que marginalement pour contenir les comportements déviants. De la famille aux associations, tout groupement est auto producteur de sa doctrine, l’Etat se plaçant en haut de l’échelle sociale et disposant par ailleurs de la plus grande force de coercition morale. La tâche politique de tout collectif est alors de « restaurer le consensus social » et d’édifier une identité qui prend la forme d’un impératif, auquel chaque membre se soumet. Nos croyances, nos sentiments collectifs, nos valeurs morales, religieuses et philosophiques s’inscrivent sous couvert de cette force d’obligation, résumée par la notion républicaine de devoir.Ce préalable nous permet de comprendre et d’admettre qu’à partir du moment où un projet d’association est institué, le collectif créateur s’engage dans la production de normes régie selon les règles de l’organisation sociale globale de l’époque. Le siècle qui vient de s’écouler a connu et expérimenté toutes sortes de systèmes d’organisation sociale, du tout collectif au strictement individuel. De bien plus loin encore, les révolutions agricoles, puis plus tard industrielles, politiques, sociales, culturelles, et par la suite sexuelles ou technologiques n’ont été possibles dans le monde développé qu’avec l’appui de groupements sectorisés tels que les corporations, les syndicats, les associations féministes et plus virtuellement aujourd’hui les réseaux sociaux. Les organisations collectives s’investissent donc pour faire progresser l’intérêt général quelles se sont engagées à défendre. Cette posture ne les classe pas au centre de l’édifice social. Pour la plupart, elles naissent et se développent en marge du système social de leur époque et elles doivent lutter pour s’y faire une place.Les associations ont donc acquis au fil du temps une légitimité sociétale qui leur confère, quelque soit leur objet ou leur taille, une petite parcelle de pouvoir. Cette capacité d’intervention du « corps intermédiaire » amplifie l’expansion de la norme en cours au sein de la société et leur garantit de fait une certaine pérennité tout en contribuant à l’évolution de cette même norme. Ceci se réalisant sans pour autant que l’association loi 1901 soit érigée au rang d’institution. La reconnaissance d’utilité publique ou plus récemment celle d’intérêt général ainsi que les multiples agréments auxquels sont soumises les associations, ne mettent pas ces dernières pour autant sur la même position que l’école, l’hôpital ou la sécurité sociale. Il est donc légitime de se questionner, au moins en référence aux structures les plus opérationnelles dans la mise en œuvre des politiques publiques, sur ce que représentent réellement les associations aux yeux de la société ? Au mieux, elles sont maintenues dans un état de dépendance aux institutions, car pratiques et peu coûteuses. Au pire, elles contribuent occasionnellement à agir comme fonction sur les variables des politiques d’ajustement. L’insertion et l’emploi sont dans ce domaine des exemples incontestables.Constituée dès leur origine en organisation dévolues à la pensée, transformer depuis en courroie de transmission de la politique sociale, les associations pourront-elles renouer à leur mission d’intérêt général qui consiste à éclairer la société  sur ses manques mais aussi sur ses potentialités ?

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